poésie et mouvement ouvrier



Eugène BIZEAU, poète anarchiste vigneron

(Conférence issue des recherches de l' « Association Anne et Eugène Bizeau » et enrichie du Mémoire Master 1 de Tony Bernoist (Université François Rabelais de Tours)



Eugène Bizeau naît en 1883 et meurt en 1989, à l'âge de 106 ans, soit une naissance 12 ans après la Commune de 1871 et son décès 20 ans après 1968, autant dire une vie à cheval sur 2 siècles, avec des événements sociaux importants, 3 Républiques et 2 guerres mondiales...



L'objectif de cette présentation est d'établir la relation entre ces événements et l'homme, le poète, d'où le choix de privilégier la période allant de son enfance, adolescence à la fin de la deuxième guerre mondiale (62 ans en 1945), période riche en événements majeurs.



A – Eugène Bizeau à la croisée du mouvement anarchiste et de la chanson révolutionnaire (1883/1914) : ses 30 premières années



a – Un environnement familial propice au développement des idées libertaires

  • Bizeau naît à Veretz (près de Tours), commune qui vit également naître le poète pamphlétaire Paul Louis Courier (1772/1825).

Nota : la mère de Bizeau est la dernière à avoir vu le poète avant son assassinat.

  • Eugène Bizeau « est issu d'une lignée de vignerons attachés à la paix, à la démocratie et au progrès social » (Robert Brécy) :

  1. Ces grands parents ont milité clandestinement contre l'Empire et pour le rétablissement de la République.
  2. Son père admire la République sociale de la Commune de Paris (1871) et sa mère rejette à 18 ans son éducation religieuse. Ses parents se marient civilement et ne baptisent pas leurs enfants.

Ces choix parentaux entraînent menaces et agressivité dans le village, en particulier de la part du curé. Ils vont renforcer l'anticléricalisme et le rejet de l'Etat bourgeois de la part de Bizeau : « Je suis en état de révolte permanente et je le resterai jusqu'à mon dernier souffle. La passivité c'est la mort »

  • Après le certificat d'études obtenu à 13 ans, il quitte l'école pour travailler et aider sa famille ; il fait des petits boulots qui lui font rencontrer la misère des paysans.
  • Puis sur les chantiers de chemins de fer, il rencontre des ouvriers qui lui font découvrir des journaux libertaires et à 14 ans, il s'abonne au « Libertaire » de Sébastien Faure (et Louise Michel) ainsi qu'au « Père peinard » d'Emile Pouget.
  • Dans la bibliothèque familiale il rencontre Victor Hugo, Proudhon, Elisée Reclus etc.
  • S'intéressant de plus en plus à la philosophie anarchiste, Il va écouter Sébastien Faure dans des conférences données à Tours.

Ses choix idéologiques le portent très jeune et définitivement vers l'anarchisme ce qu'il explique simplement :

« J'ai connu un temps où les paysans vivaient misérablement...En travaillant chez eux, je me suis rendu compte de l'exploitation qu'ils subissaient...Je suis devenu anarchiste devant le spectacle de telles iniquités ».

Fort d'un réel talent littéraire (il a été le premier de sa classe), le meilleur moyen pour Bizeau d'exprimer sa colère face à la société qu'il juge injuste est donc l'écriture de poèmes et de chansons. En ce sens sa démarche s'inscrit totalement dans la tradition de la chanson révolutionnaire.

A l'inverse d'autres poètes et chansonniers, Bizeau restera en sa Touraine natale, préférant travailler sa vigne plutôt que d'aller « se brûler les ailes » à la recherche de succès à Paris, comme Gaston Couté en particulier.



b – Bizeau, héritier du mouvement anarchiste et de la chanson révolutionnaire

  • « La chanson est un excellent moyen pour faire circuler du rêve et l'idéal anarchiste. Des chansons sociales, révolutionnaires afin de semer des idées dans la mare...On chantait beaucoup dans ma jeunesse : dans les champs, sur les chantiers » (Bizeau 1985)

Le poème « Nos chansons » publié dans la Muse rouge en 1919 illustre le propos :



« Nos chansons à nous sont des chansons rudes

Où monte le bruit des moteurs d'acier,

Et l'amer dégoût de la servitude

Dont nous supportons le morne collier...

Nos chansons à nous sont des chansons rudes

donnant à la plèbe un visage altier.



Nos chansons à nous sont des chansons mâles

clamant les espoirs des peuples meurtris,

Dont les dictateurs étouffent les râles

Et plongent les yeux dans un brouillard gris...

Nos chansons à nous sont des chansons mâles

Semant l'idéal des libres esprits.



Nos chansons à nous sont des chansons fortes

Détournant les gueux du sanglant chemin

Où les os blanchis des phalanges mortes

Nous montrent l'horreur du carnage humain...

Nos chansons à nous sont des chansons fortes

Qui nous font rêver d'un meilleur destin !



La chanson sociale prend de l'importance tout au long du 19ème siècle et jusqu'au début du 20ème (cf. guerre de 1914/1918) :

  • Elle est un moyen d'information, de propagande s'adressant à tous les hommes. L'oralité a d'autant plus d'importance que l'analphabétisme est très important (cf. l'école publique n'arrive que dans les années 1880). Dès lors la chanson est un véritable tract politique circulant dans les usines, les meetings et les manifestations.
  • Cet usage politique de la chanson dont s'emparent, avec d'autres, les anarchistes, n'est pas nouveau et remonte à la Révolution française (1789), riche en chansons populaires (cf. la Carmagnole).
  • Il se développe de plus en plus avec les événements (cf. révolte des canuts),et révolutions de 1830, 1848. Les chansons sont alors interprétées dans les goguettes (autorisées ou clandestines) qui naissent à cette époque.
  • Cet usage politique de la chanson atteint son apogée avec la Commune de Paris en 1871, donnant lieu à des dizaines de poèmes et chansons.

La chanson sociale est caractérisée par l'ambivalence consistant à rendre hommage aux vaincus et morts de ces révolutions tout en propageant haut et fort leurs revendications. Il s'agit d'honorer les victimes, le prolétariat et en même temps continuer leur combat pour la révolution sociale.

Bizeau s'inscrit parfaitement dans cette démarche avec le poème « Commune, espoir du monde » :



Aux premiers jours d’un printemps sombre
Où les canons crachaient du feu,
Se sont levés des gueux sans nombre
Qui ne voulaient ni roi ni dieu…
Ils ont lutté contre Versailles
Dont les obus criblaient Paris,
Puis ils sont morts sous la mitraille,
Assassinés par des bandits !
Commune, espoir du monde,
Sous les toits des faubourgs,
Plus forte et plus féconde
Tu renaîtras un jour !
Petits enfants, vieillards et femmes,
Combien sont-ils de massacrés
Dont nous sentons frémir les âmes
Devant le Mur des Fédérés ?
Au pays noir des spectres blêmes,
Martyrs sans nom, combien sont-ils,
Ceux dont le sang rougit l’emblème
Qui fit trembler leurs bourreaux vils ?
Malgré les soirs d’âpre infortune,
Les trahisons et les rancœurs,
Le souvenir de la Commune
Reste vivant dans tous les cœurs
Salut, Commune ! Enfant martyre
Des grands lutteurs des temps passés ;
Et que maudits soient les vampires
Pour tout le sang qu’ils ont versé !

Les années 1900, la première guerre mondiale en particulier entraînent une grande modification :
  • La période de « Propagande par le fait » (1892/1895) divise le mouvement ouvrier, les anarchistes eux-mêmes : d'un côté des anarchistes individualistes commettent des attentats terroristes voulant ainsi accélérer la révolution sociale par la prise de conscience des masses, de l'autre des anarchistes refusent toute violence, dont Eugène Bizeau.
Nota : Louise Michel, Emile Pouget etc., soutiendront un temps la propagande par le fait.
  • Cette période se termine par l'entrée de la majorité des anarchistes dans le syndicalisme où ils vont être très influents (cf.CGT en 1905 et Charte d'Amiens en 1906)
  • Cependant, avec la guerre de 1914/1918 disparaît pour longtemps la croyance en la proximité d'une révolution sociale.
  • Enfin les années à cheval sur les 2 siècles voient des transformations importantes quant aux lieux et moyens de diffusion de la chanson :
  1. Les goguettes nées dans les années 1830 et qui ont vu se propager la chanson sociale laissent progressivement la place aux cabarets et au Music-hall.
  2. Le café concert devient un lieu de spectacle supprimant le rôle révolutionnaire de la chanson. De plus, avec l'invention du phonographe, on assiste à une massification de la diffusion de la chanson et à la professionnalisation des chanteurs.
Par rapport à cette réalité des fin du 19ème et début du 20ème siècle, la « Muse Rouge » née en 1901, et que Bizeau intègre en 1907, est le dernier rempart des chansonniers qui veulent rester fidèles à l'esprit et à l'histoire de la chanson révolutionnaire.

c – Bizeau et le groupe de chansonniers de la « Muse Rouge », l'âge d'or de la chanson révolutionnaire (1900/1914)
  • Le groupe de la « Muse Rouge » naît en 1901 à Paris, sous la houlette de militants pacifistes, majoritairement anarchistes (Sébastien Faure, Constant Marie, Jean Baptiste Clément, Charles d'Avray l'auteur de « l'hymne de l'Anarchie », etc .)
  • Au début, il se nomme « Groupe des poètes et chansonniers révolutionnaires » et s'organise en une sorte de syndicat participant aux fêtes corporatives et ouvrières, ce qui affirme bien les ambitions d'un groupe motivé par la lutte pour la liberté, la justice sociale et pour la paix.
  • Le nom de « Muse Rouge » (en 1907) vient du titre d'une chanson écrite par Constant Marie, en hommage à Louise Michel.
En adoptant ce nom, la « Muse Rouge », le groupe se place comme l'héritier de l'esprit des communards ; d'ailleurs, outre Jean Baptiste Clément, la veuve d'Eugène Pottier en fait partie.
  • Une spécificité de la Muse rouge est que ses membres ne sont pas des professionnels mais des militants qui travaillent à l'usine, aux champs ou dans des bureaux (Bizeau est vigneron). Par cette démarche et à l'opposé de toute la sphère marchande qui va naître avec les cafés concert au milieu des années 1900, la « Muse Rouge » poursuit la tradition des goguettes et des poètes-ouvriers proches des réalités sociales vécues par les travailleurs.
  • Sa renommée repose sur sa participation à Paris comme en province à de nombreuses fêtes populaires, ouvrières initiées par les syndicats, universités populaires, groupes politiques et loges maçonniques.
  • A Paris, la Muse rouge possède un lieu, la salle « Jules », boulevard Magenta qui s'avère souvent trop petite pour accueillir le public venant nombreux aux goguettes qu'elle organise chaque début de mois.
  • La « Muse Rouge » c'est aussi une « Revue révolutionnaire par les Arts », qui édite régulièrement des recueils sous le titre « Nos chansons ».
  • Bizeau va devenir dans les années 1910 un des piliers de la « Muse rouge » ; il devient l'ami de Maurice Doublier, secrétaire de la « Muse Rouge » qui séduit par la qualité littéraire de ses poèmes, l'encourage à poursuivre son travail

Bizeau, quant à lui se présente, très humblement, en 1914 comme suit :

« Tourangeau frisé, frisant la trentaine,
Vit par ses efforts sur le sol natal
Pétrit ses chansons d'amour et de haine
Et se trouve fort bien d'avoir tourné mal »

Ce quatrain révèle plusieurs aspects de Bizeau :
  • Sa volonté de rester au pays (il ne va aux goguettes organisées en région parisienne par la « Muse Rouge » que lorsque ses moyens financiers le lui permettent).
  • Amour et haine : on retrouve cette ambivalence, trait permanent dans la chanson sociale, anarchiste en particulier.
  • Enfin, avec l'expression « se trouve bien d'avoir mal tourné » on note un clin d'oeil à Gaston Couté (« Le gas qu'a mal tourné ») qui fréquentera la Muse rouge de 1901 à 1907 avant de rejoindre la revue « La guerre sociale » de Gustave Hervé.
Nota : Bizeau qui aimait les poèmes de Couté en fera mettre plusieurs en musique.

Dans cette période d'avant-guerre, la « Muse Rouge » est en plein essor, grâce à l'engouement des travailleurs qui se reconnaissent dans le discours de la Muse. En effet les poètes chansonniers dénoncent les injustices sociales et s'en prennent aux ennemis de la classe ouvrière, comme la bourgeoisie et ses soutiens (police, église, armée etc.). La Muse exalte la Commune de Paris, la République sociale, l'internationale des travailleurs, l'anarchie, la paix. Maurice Doublier l'exprime on ne peut plus clairement :
« ...Nous sommes arrivés à une époque où chacun doit nettement prendre parti. On ne peut être à cheval sur la barricade, prêt à se laisser glisser au moment opportun du côté le moins dangereux et dépeindre dans ses œuvres les misères de la classe ouvrière tout en flirtant avec ses pires ennemis...La chanson ne nous réunira jamais avec les adversaires de notre classe...Les plus fermes soutiens du régime capitaliste que nous voulons abattre.... »

Malheureusement comme on l'a vu plus haut la guerre de 1914/1918 va déstabiliser et transformer la chanson révolutionnaire, dont la « Muse Rouge », d'autant que plusieurs de ses membres meurent dans les tranchées (Léon Israël, Doublier etc.).
Bizeau saluera en 1916 les morts de la « Muse Rouge »

« Israël, Doublier...déjà la Muse Rouge
A payé cher, hélas! l'orgueil des êtres fous...
Quand le peuple épuisé rentrera dans son bouge,
Combien auront subi le même sort que vous !

Qui donc a retenu les chants de nos goguettes ?
Les cris des révoltés dressant leurs étendards ?..
Pour guerre de revanche ou guerre de conquête,
Qui donc est resté sourd à l'appel des soudards ?

Qui donc cherche à sauver la paix noble et féconde,
La paix des épis d'or et des fleurs d'oranger ?...
  • Par les buveurs de sang qui règnent sur le monde,
  • Pourquoi, peuples naïfs, vous laissez-vous piéger ?

B – Eugène Bizeau, un homme à contre-courant par ses convictions politiques et sociales (1914/1945)

a – Essor et déclin de la chanson révolutionnaire
  • A l'approche de 1914, l'arrivée du conflit semble inévitable et divers groupes socialistes, syndicalistes, anarchistes espèrent l'éviter par la grève générale mais l'assassinat de Jean Jaurès porte un coup fatal aux espoirs des défenseurs de la paix, aux pacifistes.
  • Bizeau fait partie de ces militants qui pressentent que la guerre qui commence va durer au delà du noël 1914 ; il l'exprime dans son poème « Avant le départ » :


« Les soldats vont partir vers le champ de bataille
Il faut leur donner de l’entrain
Oh le joli discours qu’un officier leur braille
Avant de monter dans le train
Debout debout Français ; voilà le jour de gloire
Sous l’étendard aux trois couleurs
Après avoir marché de victoire en victoire
Nous allons venger nos malheurs.
Et devant l’imposteur qui leur monte la tête
Avec le trois-six des grands mots
La boisson perd l’homme et réveille la bête
Etouffe leurs derniers sanglots.
Et je songe, en voyant qu’ils s’engouffrent dans l’ombre
Où pleuvra l’obus meurtrier
Que peut-être pas un sur cet immense nombre
Ne reviendra dans son foyer. ».


  • La plupart des poètes de la Muse rouge sont mobilisés ; Bizeau quant à lui est réformé en octobre 1914 pour cause de « faiblesse de constitution », lui qui va vivre 106 ans !
Nota : cette anecdote est à l'origine de dessins de son ami Cabu le montrant fièrement assis sur le cadavre des généraux des deux guerres et clamant « je vous enterrerai tous ! ».
  • Mais s'il ne prend pas part au conflit Bizeau ne demeure pas pour autant inactif. A l'inverse de certains qui trahissent (Montehus, Gustave Hervé) en rejoignant le camp des bellicistes, il va continuer de clamer son pacifisme. Ses positions lui vaudront alors une surveillance policière régulière et maintes perquisitions à son domicile.
  • Il fait paraître des poèmes clandestinement dans une revue « Le Semeur » qui pour éloigner la censure mentionne un imprimeur à Genève alors qu'en réalité l'éditeur est un de ses amis, typographe, à Tours
  • La censure continuera au delà de la guerre et certains de ses poèmes pacifistes ne seront édités qu'en 1922, en particulier un poème virulent, « Leur idéal » en réponse au discours de Clémenceau appelant en 1915, les soldats à « aller jusqu'au bout ! » :


La mort de tous les instants,
C’est l’humanité fauchée
Comme les fleurs du printemps.
C'est ville et campagne en flammes ;
Et malgré cela, debout,
Pour...Le salut de nos âmes,
Il faut aller « jusqu'au bout ! »...
C'est après la charge folle

Vers les canons meurtriers,
L'épouvante qui racole
Auprès d'un champ de lauriers.
C'est la liberté qui saigne ;
Et malgré cela, debout,
Pour...qu'arrive enfin son règne,
Il faut aller « jusqu'au bout ! ».


  • La Muse rouge renaîtra au début des années 1920 avec la parution de nombreux textes anti-militaristes, de Bizeau en particulier. Les goguettes mensuelles réapparaissent également jusque dans les années 1930, toujours aussi fréquentées par les ouvriers. Cependant la guerre de 1914/1918 avec toute une génération d'hommes issus de la classe ouvrière, sacrifiée reste un choc brutal atténuant de beaucoup les espoirs en la paix et en la liberté. Le pacifisme en a pris un coup !
  • L'événement décisif qui va entraîner la disparition de la « Muse Rouge » est sa rupture avec le Parti communiste français. Si celui-ci a soutenu jusqu'alors les activités de la Muse, ainsi que la SFIO, il tente en 1931, avec la création de la « Fédération du Théâtre Ouvrier de France » (FTOF) de diriger et de contrôler l'expression révolutionnaire (la production et la diffusion des chansons). La Muse rouge refusant d'adhérer à cette organisation, le PCF n'aura de cesse de dénigrer les poètes chansonniers, pratique stalinienne classique des années 1930.
  • Les publications cessent en 1934, la librairie et les goguettes perdurent jusqu'en 1939 avec l'arrivée de la deuxième guerre mondiale, celle de 1939/1945.

En conclusion on peut affirmer que la chanson sociale, libertaire, (donc pacifiste et anti-militariste) reçoit un coup fatal avec en l'espace d'une génération deux guerres mondiales. L'après deuxième guerre mondiale va voir le développement d'une nouvelle culture de masse dont la musique et la chanson n'échappent pas au processus de normalisation en cours. La chanson ne prête plus à débat et n'est plus désormais qu'un objet de consommation comme un autre. De fait les hommes qui continuent, s'évertuent comme Bizeau à maintenir vivante la chanson révolutionnaire deviennent des marginaux, ainsi que les goguettes qui deviennent obsolètes alors que celles-ci permettaient à chacun de s'exprimer dans l'esprit des « scènes ouvertes ». Il faudra attendre les années 1980 pour qu'en dehors d'un public restreint de militants, un public plus large découvre ces poètes-ouvriers chantant pour l'émancipation humaine.

b – Marginalisation de Bizeau du fait de ses engagements contestataires en chansons
  • Par ses prises de position tout au long de sa vie, Bizeau ne peut que se marginaliser et devenir une cible pour l'Etat. Comme ses parents et grands parents, il s'engage et s'en trouve stigmatisé, placé dans le camp des « ennemis de la France », les ennemis de l'intérieur !
  • La dénonciation de cette situation de pressions et d'oppression qui lui est faite est magnifiquement exprimée dans le poème « Pacifiste » publié en juin 1919, texte d'une brûlante actualité en 2017 :
C'est un individu suspect à la police...
Donc il faut enquêter sur ce qu'il pense et dit,
Et puisqu'il veut la paix, l'amour et la justice
Le surveiller comme un bandit !

On va monter la garde autour de sa demeure
Pour moucharder sa femme et les gens qu'il reçoit,
Et les jours de chagrin, s'il arrive qu'il pleure,
Découvrir à propos de quoi...

Les lettres qu'il attend seront décachetées
Pour voir ce qu'il suggère à la raison d'autrui,
Et l'on falsifiera le sens de ses idées
Pour les retourner contre lui.

On accumulera les pires calomnies,
On prêtera l'oreille à mille absurdités,
Et sans plus de mystères et de cérémonies
On en fera des « vérités » !

On jettera l'insulte au coeur de sa détresse
En disant qu'il émarge aux fonds de l'étranger,
Et que c'est bien la faute aux gens de son espèce
Si la patrie est en danger.

On lui fera sentir comment la guerre assomme
Les droits les plus sacrés du pauvre citoyen...
Et cet homme expiera le crime d'être un homme
Quand la consigne est d'être un chien


Il dénonce dans ce poème les guerres menées par une République dite démocratique qui, parce qu'elle tue au nom de ses valeurs républicaines ne peut être contestée par quiconque se dit républicain ! La contestation ne peut qu'être criminalisée !
  • Un autre poème « A Hélène Brion », institutrice pacifiste condamnée et emprisonnée en 1917 pour « cause de défaitisme » est de la même veine :
« L'iniquité du jour vous a mise en prison
Avec des paroles infâmes
Car il est plus aisé de maltraiter des femmes
Que de leur démontrer qu'elles n'ont pas raison.
On n'imagine pas ce que la peur invente :
Pour le vautour des mauvais soirs,
Vous étiez la colombe offrant aux aigles noirs
Le rameau d'olivier qui fait baisser la rente !
Mais nous avons tiré l'auguste vérité
De sa bastille étroite et laide ;
Et vous restez pour nous le verbe pur qui plaide
La cause de la Vie et de l'Humanité ! »

Toute la vie de Bizeau est une lutte permanente pour la paix et la justice sociale :
  • Soutien aux marins mutinés de la mer noire en 1919, avec le poème Amnistie.

Amnistie ! Amnistie !
Pour les gueux qu'on châtie
Et dont tout l'horizon
Est un mur de prison !
Sans courber les épaules,
Il faut ouvrir leurs géôles
Et mettre en liberté
Toute l'humanité !

  • Soutien à Sacco et Vanzetti les deux anarchistes italiens condamnés et exécutés au USA, en 1927 pour un attentat qu'ils n'ont pas commis (réhabilités en 1977).

« Sacco-Vanzetti, ce sont des victimes,

Ce sont des martyrs généreux et beaux

Des êtres sublimes

Qu'il faut arracher des mornes abîmes

Où les ont jetés d'infâmes bourreaux,

Sacco-Vanzetti, ce sont des victimes

Qu'il faut arracher de leurs noirs tombeaux



  • Des poèmes de Bizeau sur la guerre et révolution en Espagne (1936/39) seront retransmis sur Radio-Barcelone durant l'été 1936.
  • Il écrit également durant le Front populaire en France et, la Muse rouge ayant cessé ses activités, ses poèmes sont édités dans « le Populaire », l'organe de la SFIO ou dit à la radio dans des émissions animées par la CGT, tels La chanson de Paris :

« La chanson de Paris c'est la chanson qui vole,

C'est la rumeur qui gronde avec des cris aigus

Quand les gueux des faubourgs dansent la carmagnole

Sur les remparts croulants des oppresseurs vaincus

La chanson de Paris c'est la chanson humaine

Préparant l'avenir épris de liberté



  • Enfin, vivant avec sa femme Anne et ses deux enfants, Claire et Max dans le Cantal (Massiac) il témoigne également des hauts faits de la Résistance de cette ville en 1944
  • Ce sont aussi dans la logique de son combat pacifiste de nombreux poèmes contre l'arme atomique, illustrés par Cabu dans l'album « Guerre à la Guerre »

Le poème « Lutter » ci-dessous résume la vie et l'oeuvre du poète vigneron libertaire :

« Lutter, puisque la vie est une âpre mêlée
Où l’on se bat sans fin contre plus fort que soi,
Et marcher le front haut sous la voûte étoilée
Sans se décourager des coups que l’on reçoit.

Lutter de tout son cœur et de toute son âme,
Sur tous les points du globe, et par tous les moyens,
Contre la renaissance et le retour de flamme
De ce qui reste en nous de préjugés anciens.

Lutter contre la peur, contre la maladie,
Contre la profondeur de l’égoïsme humain,
Contre la pauvreté d’un peuple qui mendie,
Contre le désespoir, la misère et la faim.

Lutter contre le joug des maîtres de la terre
Masquant leur dictature en tapageurs discours ;
Contre les trublions, les criminels de guerre,
Aigles noirs de haut vol et répugnants vautours…

Lutter contre les fous qui jouent à pigeon vole
En jetant vers le ciel d’affreux engins de mort…
Et, sans cesse assoiffés de gloire et d’auréoles,
Enchaînant l’avenir au culte du veau d’or.

Lutter pour le succès des causes généreuses,
Pour l’idéal de paix dont on a la fierté,
Pour le destin meilleur des plèbes douloureuses,
Pour le bonheur du monde et pour la liberté.

Lutter jusqu’à la fin du rève ou du poème
Qui soutient notre cœur et l’enflamme en secret…
Et quant on n’est plus rien que l’ombre de soi même,
Sourire à la jeunesse et partir sans regret ! ».





Anne Adélaïde Chambonnière, institutrice syndicaliste, libertaire, pacifiste et féministe (1882 - 1973)





Si la mémoire collective a retenu le nom d'Eugène Bizeau, poète, anarchiste, pacifiste, anticlérical, vigneron, le nom de sa compagne, Anne Bizeau mérite d'être honoré à plus d'un titre.

Adélaïde, Anne Chambonnière est née le 22 mars 1882, à Trémouille, petit village du Cantal. Après avoir suivi ses études en École primaire supérieure et brillamment obtenu le brevet supérieur, elle devient institutrice à Menet (Cantal).



Anne Bizeau (à droite), dans la cour de l'école maternelle



Le syndicalisme étant interdit aux fonctionnaires, comme la plupart des institutrices et instituteurs, Anne fait partie d'une Amicale et devient en décembre 1912, secrétaire-adjointe de «  l'Amicale des membres de l'enseignement primaire public du Cantal ».

Ces Amicales sont placées sous la coupe des Inspecteurs d'Académie.

De leur côté de nombreux instituteurs aspirent à leur autonomie et combattent pour une vraie syndicalisation liée au mouvement ouvrier.

Anne Chambonnière, avec d'autres instituteurs, se reconnaît dans le « Manifeste des Instituteurs Syndicalistes » (1905) qui revendique l'indépendance du corps enseignant par rapport à l'État représenté par les Inspecteurs Académie :

« Le corps des instituteurs a besoin de toute son autonomie […] qui ne peut être réalisée que par la constitution en syndicats des associations professionnelles d'instituteurs […] décidés à se substituer à l'autorité administrative impuissante devant les ingérences politiques […]. Les instituteurs réclament le droit de se constituer en syndicats et d’entrer dans les bourses du travail. Ils veulent appartenir à la Confédération Générale du Travail. Par leurs origines, par la simplicité de leur vie, les instituteurs appartiennent au peuple. »



Tout en étant par « obligation professionnelle » tenue de rester dans l'Amicale, Anne va adhérer, après le Congrès de Nantes (mars 1907), à la « Fédération Nationale des Instituteurs et Institutrices à la CGT » qui deviendra en 1915 le « Syndicat des instituteurs » faisant paraître dans le Cantal la revue « L'émancipateur ».



En effet, après la loi du 21 mars 1884, des syndicats professionnels ont pu se constituer, se développer et s'organiser au sein des premières fédérations nationales de métiers, affirmant leur autonomie en se démarquant des politiques.

En 1892 est créée la Fédération nationale des Bourses du Travail dont Fernand Pelloutier est élu secrétaire-adjoint et en septembre 1895, se tient à Limoges le congrès qui voit naître la vieille C.G.T.

Beaucoup d'instituteurs et institutrices vont se reconnaître dans ce syndicat, alors révolutionnaire. Ils seront nombreux à quitter progressivement les Amicales pour rejoindre la C.G.T.



De plus, depuis longtemps, parallèlement à l'action syndicale, Anne s'investit dans le combat féministe. Elle fonde le « Groupe féministe cantalien » dont elle sera la secrétaire durant de nombreuses années, en particulier durant la guerre de 14 – 18, où ce groupe prendra des positions solidaires envers les institutrices réprimées pour dénonciation de l'état de guerre et pour leurs appels à la paix.



En 1916, son parcours de féministe et de pacifiste se radicalise, influencé en partie par sa rencontre et son mariage avec Eugène Bizeau dont elle partage les idées. Le couple aura deux enfants, Max et Claire.

Le couple s'installe à Massiac dans le Nord Cantal, où elle est directrice de l'école maternelle. Il faut souligner que l’Inspection d’Académie a refusé sa demande de mutation et l’a nommée d’office à Massiac en raison de ses combats syndicalistes et pacifistes.



En juillet 1917, dans une France en guerre depuis trois ans, la chasse aux instituteurs pacifistes ouverte depuis des mois, s'intensifie à coup de poursuites judiciaires et de révocations.

Anne Bizeau, au sein de l'Amicale, comme dans le syndicat, mène inlassablement des campagnes de solidarité en faveur des enseignants poursuivis, condamnés et révoqués pour délit d'opinion, défaitisme, comme par exemple les époux MAYOUX.

Ceux-ci, instituteurs pacifistes ont eut le tord de faire paraître une petite brochure intitulée : « Les instituteurs syndicalistes et la guerre » ce qui leur a valu d'être suspendus de leurs fonctions.

Fin juillet 1917, Marie et François Mayoux sont perquisitionnés, un stock de leur brochure est saisi avec d'autres imprimés pacifistes.

Immédiatement Anne réagit dans un article du journal de l'Amicale : « Le Conseil d'administration de l'Amicale, considérant que les camarades Mayoux ont été révoqués pour délit d'opinion demande l'amnistie et la réintégration dans l'enseignement. »

Elle interpelle également ses collègues, réclamant leur devoir de solidarité, ce qui est le fondement même du syndicalisme : « ...Nous ne comprendrions pas que de futurs syndiqués se refusent à défendre nos militants syndicalistes... ».



À la même période, elle va mobiliser les Amicales et les syndicats du Cantal pour défendre d'autres instituteurs réprimés pour avoir exprimé leur pacifisme, comme Gabrielle Bouet ou Hélène Brion.

Cette dernière, institutrice, porte-parole du courant pacifiste au sein de la C.G.T, est empêchée par la police de se rendre à la conférence de Zimmerwald (1915).

Son domicile est perquisitionné en juillet 1917. Elle est suspendue sans traitement avant d'être arrêtée en novembre pour « propagande défaitiste » et incarcérée dans la prison des femmes de Saint-Lazare.



Eugène Bizeau, lui consacrera un poème  intitulé « A Hélène BRION »:



Vous disiez avec foi : « La guerre est un fléau »

Désarmons la rancœur humaine

Au lieu d'entretenir le culte de la haine

Donnons à la jeunesse un idéal plus beau...



En 1919, Anne BIZEAU impulsera la création du syndicat départemental de l'enseignement dont elle assurera le secrétariat de 1919 à 1924.



Elle écrit des articles dans « L'Emancipateur », bulletin trimestriel du syndicat des membres de l'enseignement public du Cantal, ainsi que dans le bulletin de l'Union Départementale C.G.T qui, à cette époque, s'appelle « Le Réveil Syndical ».

C’est en décembre 1919 qu’elle signe un appel important en vue du développement de la syndicalisation des enseignants :



« Camarades, à nous, à tous ceux qui ont la vaillance d'affirmer des idées neuves, d'affronter la tradition, de tenir bon contre toutes les réactions coalisées, contre toutes les forces d'oppression et d'exploitation. Tous debout pour la défense de l'Ecole et pour une organisation sociale plus moderne et plus juste ».



Anne s’intéresse aussi, plus particulièrement, à la dénonciation des livres scolaires qui

prônent le nationalisme et le patriotisme.




.

Anne Bizeau (à droite), dans la cour de l'école maternelle de Massiac






Anne n'avait pas attendu de rencontrer son compagnon Eugène pour s'adonner à la poésie.

Après un premier recueil, « Les ailes de soie », elle fait paraître un deuxième livre « Souvenance », préfacé par Paul Guth, qui la surnomme la « Fée d'Auvergne ».



Dans ce livre, elle se souvient de son frère, mort à la guerre en 1917, et crie son antimilitarisme dans Le temps des folies (extrait) :



Ils attendaient qu'on les désarme

Ces enfants de leur chair meurtrie,

On les coucha dans la prairie,

Ah ! Maudit soit le temps des armes...



Même opposition à la guerre, dans le poème Ils sont tombés (extrait) :

Ils sont tombés comme les blés

Les gars si fiers de leurs vingt ans

Ils sont tombés comme les blés

Sans avoir mangé leur pain blanc !

Ils sont tombés comme des fruits,

Des fruits amers en leur verdeur,

Ils sont tombés comme des fruits,

Sans épuiser tous les bonheurs... »



Ou encore, Automne 1914 (extrait) :



Les hommes tombent follement

Dans le vent qui souffle en rafales

C'est la chanson des noirs autans

Les balles sifflent sur les dalles

Sifflent, mortelles dans le vent

Les hommes tombent follement.



Avec Eugène, elle aura partagé de nombreux combats émancipateurs.

Tous deux ont été également des passionnés de poésie durant toute leur vie, et le virus aura été transmis à leur fils Max qui a édité trois recueils de poèmes et un livre « Au nom d'un fils », avec des dessins de Cabu, qui illustra également les recueils d’Eugène : « Verrues sociales », « croquis de la rue » et « Guerre à la guerre ».



À la fin de la première guerre mondiale, le couple Bizeau, infatigable, participe au combat pour les amnisties des réfractaires à la guerre, avec les syndicalistes et les révolutionnaires.

Tous deux soutiennent le combat pour la réhabilitation des fusillés pour l'exemple.



Eugène écrit, entre autres, ce poème « Amnistie » paru dans « Le Libertaire » en septembre 1919 (extrait) :



Amnistie ! Amnistie aux soldats en révolte

Contre l'autorité brutale et désinvolte

Qui leur mit sur le corps des guenilles sans nom

Pour qu'ils soient « jusqu'au bout » de la chair à canon !

Amnistie ! Amnistie à tous les réfractaires

Qui n'ont pas accepté les jougs héréditaires

Et qui n'ont pas servi, comme des instruments

Les projets monstrueux de leurs gouvernements !

Amnistie ! Amnistie !

Pour les gueux qu'on châtie

Et dont tout l'horizon

Est un mur de prison !

Sans courber les épaules,

Il faut ouvrir leurs géôles

Et mettre en liberté

Toute l'humanité !





Anne et Eugène BIZEAU, leurs enfants Max et Claire et la grand mère paternelle à Massiac en 1926
















Site DRAPEAU ROUGE : chansons révolutionnaires paroles et accompagnement musical



La Commune est en lutte

Sans doute, mon amour, on n’a pas eu de chance
Il y avait la guerre
Et nous avions vingt ans
L’hiver de 70 fut hiver de souffrance
Et pire est la misère
En ce nouveau printemps...
Les lilas vont fleurir les hauteurs de Belleville
Les versants de la Butte
Et le Bois de Meudon...
Nous irons les cueillir en des temps plus faciles...

    Refrain
    La Commune est en lutte
    Et demain, nous vaincrons...
Nous avons entendu la voix des camarades :
"Les Versaillais infâmes
Approchent de Paris..."
Tu m’as dit : "Avec toi, je vais aux barricades
La place d’une femme
Est près de son mari..."
Quand le premier de nous est tombé sur les pierres
En dernière culbute
Une balle en plein front
Sur lui, tu t’es penchée pour fermer ses paupières...

    La Commune est en lutte
    Et demain, nous vaincrons...
Ouvriers, paysans, unissons nos colères
Malheur à qui nous vole
En nous avilissant...
Nous voulons le respect et de justes salaires
Et le seuil des écoles
Ouvert à nos enfants...
Nos parents ne savaient ni lire ni écrire
On les traitait de brutes
Ils acceptaient l’affront...
L’Égalité, la vraie, est à qui la désire...

    La Commune est en lutte
    Et demain, nous vaincrons...
Les valets des tyrans étaient en plus grand nombre
Il a fallu nous rendre
On va nous fusiller
Mais notre cri d’espoir qui va jaillir de l’ombre
Le monde va l’entendre
Et ne plus l’oublier...
Soldats, obéissez aux ordres de vos maîtres
Que l’on nous exécute
En nous visant au cœur
De notre sang versé, la Liberté va naître...

    La Commune est en lutte
    Et nous sommes vainqueurs...

paroles : Jean-Roger Caussimon (1918-1985).
Musique : Philippe Sarde.

Chanson composée pour la bande originale du film de Bertrand Tavernier "Le Juge et l'Assassin".






LA BUTTE ROUGE
                                                                                  Montéhus, 1923

                                 1

Sur c'te butt'là y'avait pas d'gigolettes,
Pas de marlous, ni de beaux muscadins ;
Ah ! C'était loin du Moulin d'la galette
Et de Panam', qu'est le roi des pat'lins.
C'quelle en a bu du beau sang, cette terre !
Sang d'ouvriers et sang d'paysans,
Car les bandits qui sont cause des guerres
N'en meur'nt jamais, on n'tue qu'les innocents !

Refrain

La Butt' Rouge c'est son nom, l'baptêm' s'fit un matin
Où tous ceux qui montaient roulaient dans le ravin ...
Aujourd'hui y a des vign's, il y pousse du raisin
Qui boira ce vin là, boira l'sang des copains !

                                 2

Sur c'te butt'-là on n'y f'sait pas la noce
Comme à Montmartre où l'champagne coul' à flots ;
Mais les pauvr's gars qu'avaient laissé des gosses
Y f'saient entendr' de terribles sanglots !
C'quelle en a bu des larmes , cette terre,
Larmes d'ouvriers, larmes de paysans,
Car les bandits qui sont cause des guerres
Ne pleur'nt jamais, car ce sont des tyrans !

Refrain

La Butt' Rouge c'est son nom, l'baptêm' s'fit un matin
Où tous ceux qui montaient roulaient dans le ravin ...
Aujourd'hui y a des vign's, il y pousse du raisin
Qui boit de ce vin là, boit les larmes des copains !

                                 3

Sur c'te butt'-là on y r'fait des vendages,
On y entend des cris et des chansons ;
Filles et gars doucement y échangent
Des mots d'amour qui donnent le frisson.
Peuv'nt-ils songer dans leurs folles étreintes,
Qu'à cet endroit, où s'échang'nt leurs baisers,
J'ai entendu, la nuit, monter des plaintes
Et j'y ai vu des gars au crân' brisé !

Refrain

La Butt' Rouge c'est son nom, l'baptêm' s'fit un matin
Où tous ceux qui montaient roulaient dans le ravin ...
Aujourd'hui y a des vign's, il y pousse du raisin
Mais, moi, j'y vois des croix portant l'nom des copains !


                                                                                  Aristide Bruant, 1894

     Pour chanter Veni Creator
     Il faut une chasuble d'or.
Nous en tissons pour vous, grands de l'église
Et nous, pauvres canuts, n'avons pas de chemise
     C'est nous les canuts,
     Nous sommes tout nus.

     Pour gouverner, il faut avoir
     Manteaux ou rubans en sautoir.
Nous en tissons pour vous, grands de la terre,
Et nous pauvres canuts, sans drap on nous enterre
     C'est nous les canuts,
     Nous sommes tout nus.

     Mais notre règne arrivera
     Quand votre règne finira :
Nous tisserons le linceul du vieux monde,
Car on entend déjà la tempête qui gronde.
     C'est nous les canuts,
     Nous sommes tout nus.

                                                                                              Eugène Pottier, 1886


ELLE N'EST PAS MORTE
On l'a tuée à coup de chass'pots,
A coup de mitrailleuses,
Et roulée avec son drapeau
Dans la terre argileuse.
Et la tourbe des bourreaux gras
Se croyait la plus forte
Tout ça n'empêche pas Nicholas
Qu'la commune n'est pas morte !        bis

Comme faucheurs rasant un pré,
Comme on abat des pommes,
Les Versaillais ont massacré
Pour le moins cent mille hommes.
Et les cent mille assassinats
Voyez c'que ça rapporte.
Tout ça n'empêche pas Nicholas
Qu'la commune n'est pas morte !        bis

Ils ont fait acte de bandits
Comptant sur le silence,
Ach'vé les blessés dans leur lit,
Dans leurs lits d'ambulance.
Et le sang inondant les draps
Ruisselait sous la porte.
Tout ça n'empêche pas Nicholas
Qu'la commune n'est pas morte !        bis

Les journalistes policiers
Marchands de calomnies
Ont répandu sur nos charniers
Leurs flots d'ignominie.
Les Maxim' Ducamps, les Dumas,
Ont vomi leur eau-forte.
Tout ça n'empêche pas Nicholas
Qu'la commune n'est pas morte !        bis

C'est la hache de Damoclès
Qui plane sur leurs têtes.
A l'enterrement de Vallès
Ils en étaient tout bêtes.
Fait est qu'on était un fier tas
A lui servir d'escorte !
C'qui prouve en tout cas Nicholas
Qu'la commune n'est pas morte !        bis

Bref, tout ça prouve aux combattants
Qu'Marianne a la peau brune,
Du chien dans l'ventre et qu'il est temps
D'crier "Vive la Commune ! "
Et ça prouve à tous les Judas
Qu'ci ça marche de la sorte,
Ils sentiront dans peu, nom de Dieu !
Qu'la commune n'est pas morte !        bis




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Passez, passez, heures, journées !
Que l'herbe pousse sur les morts !
Tombez, choses à peine nées ;
Vaisseaux, éloignez-vous des ports ;
Passez, passez, ô nuits profondes.
Emiettez-vous, ô vieux monts ;
Des cachots, des tombes, des ondes.
Proscrits ou morts nous reviendrons.

Nous reviendrons, foule sans nombre ;
Nous reviendrons par tous les chemins,
Spectres vengeurs sortant de l'ombre.
Nous viendrons, nous serrant les mains,
Les uns dans les pâles suaires,
Les autres encore sanglants,
Pâles, sous les rouges bannières,
Les trous des balles dans leur flanc.

Tout est fini ! Les forts, les braves,
Tous sont tombés, ô mes amis,
Et déjà rampent les esclaves,
Les traîtres et les avilis.
Hier, je vous voyais, mes frères,
Fils du peuple victorieux,
Fiers et vaillants comme nos pères,
Aller, la Marseillaise aux yeux.

Frères, dans la lutte géante,
J'aimais votre courage ardent,
La mitraille rouge et tonnante,
Les bannières flottant au vent.
Sur les flots, par la grande houle,
Il est beau de tenter le sort ;
Le but, c'est de sauver la foule,
La récompense, c'est la mort.

Vieillards sinistres et débiles,
Puisqu'il vous faut tout notre sang,
Versez-en les ondes fertiles,
Buvez tous au rouge océan ;
Et nous, dans nos rouges bannières,
Enveloppons-nous pour mourir ;
Ensemble, dans ces beaux suaires,
On serait bien là pour dormir.

-> louise Michel
"à mes frères"



poème de Stig Dagerman
"Un frère de plus

Tu ne peux refaire le monde.
Calme ton âme violente !
Une seule chose tu peux faire :
A un nouvel être humain, du bien.

Mais cela est déjà tant
Que les étoiles elles-mêmes sourient.
Un homme affamé de moins
Est aussi un frère de plus."




Il était né le 5 octobre 1923 à Älvkarleby, il se suicidera le 4 novembre 1954 à Enebyberg. Entre ces deux dates le drame de l’abandon à sa naissance, et l’abandon des idéaux par ses contemporains. Proche du mouvement anarcho-syndicaliste, il se voudra militant, puis témoin et en vivra la faillite. Anarchiste, il le fut viscéralement.

Un idéal

Un idéal, c'est grand, c'est beau,
Cà nous arrache de la terre
De ses soucis, de ses lourdeurs,
Nous aide à vaincre la misère,
Nos insuffisances, nos peurs,
Cà porte aux nues, comme un oiseau.

Un idéal, c'est un moteur
Qui nous propulse au quotidien
A la rencontre de nos rêves,
Un grand soleil, un petit rien,
Pour nous bercer dans quelques brèves
échappées de vrai bonheur.

N'essayons pas de l'incarner
Dans un être à nous semblable
Ou opposé, dans une idée
Ou dans un dieu, petite fable
Hors de mesure d'avidité...
Le définir, c'est l'enchaîner.

Madeleine Geneste
Libre penseuse, Corrèze


Dans mon école

Il n'y a pas de dieux, ni de diables,
Mais des enfants, assis aux tables
Où ils écrivent leurs avenirs.
Présent, futur et souvenirs
Forgent l'accord de leur pensée
Avec la vie. L'action, l'idée,
Sont réunies au quotidien.
Le mot est juste – ni mal, ni bien.
L'  « autre » est voisin, ami, semblable,
Le même livre dans le cartable
Si l'enveloppe est différente, la religion
N'est apparente qu'à la maison.
On apprend à ouvrir les yeux, et les oreilles,
Exprimer ses idées, non rabâcher, les vieilles;
On se fait raisonnable, dans l'imagination.
On pense genre humain, et non patrie, nation,
On respecte la terre, tout ce qui peut y vivre,
Mais on combat toujours, pour pouvoir être libre
Dans mon école

Madeleine Geneste
Libre penseuse, Corrèze


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