dimanche 7 octobre 2018

Une armée, pour quoi faire ?

Résultat de recherche d'images pour "pacifisme"


Le 1er décembre, au Costa Rica, c'est jour de fête nationale, mais sans défilé militaire car cette nation d'Amérique centrale, située entre le Panama et le Nicaragua, peuplée de 5 millions d'habitants a aboli son armée en 1948.
A l'heure des hausses de budgets militaires, de la propagation des guerres sur toute la planète, le Costa Rica, rejoint en 1990 par le Panama (1), demeure la preuve qu'une nation peut exister sans armée.
« Certains pensent que nous sommes vulnérables parce que nous n'avons pas d'armée. C'est parce que nous n'avons pas d'armée que nous sommes forts ».
Ces mots d'Oscar Arias Sanchez, ancien président costaricain et Prix Nobel de la Paix en 1987, s'inscrivent dans une tradition pacifiste vieille de plus de soixante dix ans.

Tout débute lors de l'élection présidentielle du 8 février 1948. Celle-ci, entachée de fraude électorale et de faits de corruption donne vainqueur le candidat de l'opposition Otilio Ulate Blanco mais le Congrès proche du gouvernement en place, déclare vainqueur le candidat du parti au pouvoir, le Dr Rafael Angel Calderon Guardia. Une grande majorité des bulletins de vote ayant disparu dans un mystérieux incendie, aucune vérification officielle n'est possible.
C'en est trop pour l'opposition qui rentre en conflit ouvert avec le gouvernement.
La principale figure de ce conflit est un simple fermier, José Figueres Ferrer surnommé « Don Pepe ». Celui-ci, n'est pas un inconnu ; il est très populaire depuis le 8 juillet 1942 date où il a dénoncé à la radio la corruption et l'intimidation orchestrées par le gouvernement. Arrêté en plein émission, emprisonné quelques jours il est alors contraint à l'exil et se réfugie au Mexique.
De retour dans sa ferme rebaptisée « La lucha » (la lutte), il va mettre sur pied une armée, la « Legion del Caribe» (la Légion des Caraïbes), forte de quelques 600 hommes qui vient à bout de l'armée du gouvernement, aidé par le Nicaragua, dans une guerre civile de deux mois à peine, mais qui fera néanmoins entre un et deux milliers de morts.

Don Pepe prend la tête d'un gouvernement provisoire, le temps d'instaurer la démocratie puis rend le pouvoir à Ulate Blanco le vainqueur légitime de l'élection de février. Durant les 18 mois de son gouvernement provisoire, Don Pepe va nationaliser les banques et, mesure phare entre toutes, abolir purement et simplement l'armée.
Ce jour là, Don Pepe se rend à la caserne de Bellavista dans la capitale San José, grimpe sur une échelle et porte des coups de masse aux murs : ce geste symbolique orne aujourd'hui les billets de banque de 10 000 colones. Quant à la caserne il en fait cadeau à l'université qui la transformera en musée national !
Le décret-loi du 1er décembre 1948 sera entériné par la Constitution adoptée en 1949 : « L'armée est abolie en tant qu'institution permanente »
Une première dans un pays indépendant !

Pour se protéger, le Costa Rica va signer des pactes de non-agression et des accords de protection. En cas de conflit il peut faire appel à « l'Organisation des Etats d'Amérique » créée pour assurer entre ses membres « un ordre de paix et de justice ». Ce sera d'ailleurs le cas lors d'une tentative d'agression du Nicaragua voisin en 1959.
C'est un contingent de 14 000 policiers (1 pour 360 habitants) qui remplace l'armée, en étant chargée de la sécurité publique, du maintien de l'ordre, de la surveillance des frontières et de la lutte contre le trafic de drogue particulièrement actif depuis quelques années dans cette région du globe.
Dans une région historiquement marquée par les guerres civiles et les coups d'Etat militaire (cf. Nicaragua, Salvador, Guatemala) quel défi lancé par Don Pepe qui s'exclamait en avril 1948 : « No quiero un ejercito de soldados, sino uno de educatores » (Je ne veux pas une armée de soldats mais d'éducateurs) !

Alors que le Guatemala, le Salvador et le Nicaragua sombraient dans la guerre civile, 90 % de la population répondait « NON » lors d'un sondage sur le retour de l'armée ! A croire que les costaricains se passent de la présence des militaires, ce que semble d'ailleurs confirmer Daniel Matul, professeur de sciences politiques :
« Supprimer l'institution militaire répondait à une nécessité politique. L'armée était divisée, l'éliminer permettait d'éviter tout risque de renversement du pouvoir. Cela dit, ce n'était pas la raison principale et abolir l'armée était avant tout une décision visionnaire. En à peine dix ans, l'espérance de vie a décollé, le taux de mortalité due aux maladies bénignes a chuté et l'éducation a fait un bond incroyable. Il y a eu une vraie cohérence à dire : nous allons arrêter d'acheter des armes pour payer plus de professeurs et de médecins ».
Et en effet, selon la « Fondation Arias pour la Paix et le progrès humain » (2), la suppression de l'armée a permis le financement des universités et des trois plus grands hôpitaux du pays. Les budgets de la santé, de l'éducation ont été augmenté de près de 30 % en 10 ans. Le pays a connu pendant dès les premières décennies une croissance bien supérieure à l'ensemble de ses voisins et aujourd'hui le Costa Rica peut s'enorgueillir d'avoir un taux d'alphabétisation de plus de 97 %, une espérance de vie de 80 ans ! Le Costa Rica, le plus riche d'Amérique centrale, se trouve placé en terme de développement économique au 48ème rang mondial quant le Nicaragua est au 110ème, le Guatemala au 118ème.

Le Costa Rica s'est fait le chantre de la paix avec l'installation à San José, en 1979 de la Cour Interaméricaine des droits de l'homme. Profitant de ce prestige international, après le prix Nobel de la Paix octroyé en 1987 au président costaricain Arias Sanchez, le pays lance en 1996 un appel pour « réclamer un code de conduite sur les transferts internationaux d'armes ». Cet appel débouchera sur le traité relatif au commerce des armes adopté par l'ONU en 2013. Quant au respect des traités l'ONU, c'est une autre histoire !
Le Costa Rica milite aujourd'hui pour l'élimination totale des armes nucléaires.

L'historienne Clotilde Obregon rappelle que l'idée d'abolir l'armée n'est pas survenue du jour au lendemain :
« En 1825, partant de l'idée que la justice devait être la même pour tous, les tribunaux militaires furent supprimés. Les soldats, ainsi que des ecclésiastiques furent alors jugés devant des tribunaux civils. Le Costa Rica choisissait d'être un Etat « civiliste ». Dès lors, le budget militaire ne cessait de s'amenuiser et en 1948 lors de la brève guerre civile l'armée ne comptait que 800 hommes, à peine plus que l'armée populaire levée par « Don Pepe » !
Comme l'explique Luis Guillermo Solis l'actuel président costaricain, cette culture politique fait du Costa Rica le pays le plus sûr d'Amérique centrale :
« Ne pas avoir d'armée est une source de paix et de tranquillité. Contrairement à l'Europe,où l'armée est associée à la défense de l'Etat, à l'essence même de la Nation. Mais dans beaucoup de pays d'Amérique latine, l'armée est associée au terrorisme d'Etat, à la destruction de la démocratie, à la perversion des institutions ».
Un autre ancien président costaricain, Miguel Angel Rodriguez, s'exclamait en 2001 : « Comme président d'un pays sans armée, la recommandation que je fais à tous les pays d'Amérique est que nous éliminions les armées. A quoi bon les réduire, éliminons-les ! ».
Face aux politiques de surarmement partout dans le monde, en Europe et en particulier dans la France belliciste d'Emmanuel Macron, le Costa Rica fait figure de modèle politique et social en ayant préféré les médecins et les éducateurs aux militaires.
Face aux milliers de suppressions de postes d'enseignants, face aux fermetures de classes, d'écoles, Rosibel Salas Herrera, directrice d'un lycée professionnel rural livre un autre ordre des choses possibles :
« Dans (mon) pays, il y a une couverture à 100 %, l'école est partout...La plupart des écoles ont des bibliothèques, salles informatique.. »
Et face aux attaques contre notre système de santé, Elvira, étudiante infirmière livre une autre vérité : « Côté santé, les costaricains bénéficient d'une couverture sociale et d'une médecine performante... »
Tout n'est bien sûr pas idyllique : des peuples indigènes vivant dans des zones reculées manquent de moyens dans les écoles, les hôpitaux ont du mal à répondre aux urgences de la population et la police qui a remplacé l'armée peut se montrer répressive...comme partout du reste !
Il n'en reste pas moins que le Costa Rica, ce pays sans caserne nous montre qu'il est possible de vivre sans armée, qu'il est possible de résoudre les conflits sans violence.
En effet, en 70 ans ce pays « civiliste » n'a jamais été sérieusement inquiété.

Mettre fin aux dépenses militaires afin d'augmenter les budgets alloués à l'éducation, à la santé, voilà ce qui serait une vraie politique garante de la Paix universelle...

Qui a dit que l'armée était seule la garante de la Paix ?

  1. On compte une trentaine d'Etats souverains de très petite taille et de moins de 500 000 habitants qui ne possèdent pas d'armée et disposent d'un accord de défense avec un autre pays cf. l'Islande)
  2. Du nom d'Oscar Arias Sanchez, président costaricain, Prix Nobel de la Paix en 1987, initiateur des accords de Paix pour la pacification de l'Amérique centrale. Il fut le fondateur de la Fondation Arias pour la Paix et le Progrès.

jeudi 16 août 2018

Lettre à Jean Ferrat, par Philippe Torreton









Afficher l’image source









Jean, J’aimerais te laisser tranquille, au repos dans cette terre choisie. J’aurais aimé que ta voix chaude ne serve maintenant qu’à faire éclore les jeunes pousses plus tôt au printemps, la preuve, j’étais à Entraigues il n’y a pas si longtemps et je n’ai pas souhaité faire le pèlerinage. Le repos c’est sacré !

Pardon te t’emmerder, mais l’heure est grave, Jean. Je ne sais pas si là où tu es tu ne reçois que Le Figaro comme dans les hôtels qui ne connaissent pas le débat d’idées, je ne sais pas si tu vois tout de là-haut, ou si tu n’as que les titres d’une presse vendue aux argentiers proche du pouvoir pour te tenir au parfum, mais l’heure est grave !
Jean, écoute-moi, écoute-nous, écoute cette France que tu as si bien chantée, écoute-là craquer, écoute la gémir, cette France qui travaille dur et rentre crevée le soir, celle qui paye et répare sans cesse les erreurs des puissants par son sang et ses petites économies, celle qui meurt au travail, qui s’abîme les poumons, celle qui se blesse, qui subit les méthodes de management, celle qui s’immole devant ses collègues de bureau, celle qui se shoote aux psychotropes, celle à qui on demande sans cesse de faire des efforts alors que ses nerfs sont déjà élimés comme une maigre ficelle, celle qui se fait virer à coups de charters, celle que l’on traque comme d’autres en d’autres temps que tu as chantés, celle qu’on fait circuler à coups de circulaires, celle de ces étudiants affamés ou prostitués, celle de ceux-là qui savent déjà que le meilleur n’est pas pour eux, celle à qui on demande plusieurs fois par jour ses papiers, celle de ces vieux pauvres alors que leur corps témoignent encore du labeur, celle de ces réfugiés dans leur propre pays qui vivent dehors et à qui l’on demande par grand froid de ne pas sortir de chez eux, de cette France qui a mal aux dents, qui se réinvente le scorbut et la rougeole, cette France de bigleux trop pauvres pour changer de lunettes, cette France qui pleure quand le ticket de métro augmente, celle qui par manque de superflu arrête l’essentiel...
Jean, rechante quelque chose je t’en prie, toi, qui en voulais à d’Ormesson de déclarer, déjà dans Le Figaro, qu’un air de liberté flottait sur Saïgon, entends-tu dans cette campagne mugir ce sinistre Guéant qui ose déclarer que toutes les civilisations ne se valent pas ? Qui pourrait le chanter maintenant ? Pas le rock français qui s’est vendu à la Première dame de France. Écris-nous quelque chose à la gloire de Serge Letchimy qui a osé dire devant le peuple français à quelle famille de pensée appartenait Guéant et tous ceux qui le soutiennent !
Jean, l’Huma ne se vend plus aux bouches de métro, c’est Bolloré qui a remporté le marché avec ses gratuits. Maintenant, pour avoir l’info juste, on fait comme les poilus de 14/18 qui ne croyaient plus la propagande, il faut remonter aux sources soi-même, il nous faut fouiller dans les blogs... Tu l’aurais chanté même chez Drucker cette presse insipide, ces journalistes fantoches qui se font mandater par l’Élysée pour avoir l’honneur de poser des questions préparées au Président, tu leur aurais trouvé des rimes sévères et grivoises avec vendu...
Jean, l’argent est sale, toujours, tu le sais, il est taché entre autres du sang de ces ingénieurs français. La justice avance péniblement grâce au courage de quelques uns, et l’on ose donner des leçons de civilisation au monde...
Jean, l’Allemagne n’est plus qu’à un euro de l’heure du STO, et le chômeur est visé, insulté, soupçonné. La Hongrie retourne en arrière ses voiles noires gonflées par l’haleine fétide des renvois populistes de cette droite "décomplexée".
Jean, la montagne saigne, son or blanc dégouline en torrents de boue, l’homme meurt de sa fiente carbonée et irradiée, le poulet n’est plus aux hormones mais aux antibiotiques et nourri au maïs transgénique. Et les écologistes n’en finissent tellement pas de ne pas savoir faire de la politique. Le paysan est mort et ce n’est pas les numéros de cirque du Salon de l’Agriculture qui vont nous prouver le contraire. Les cowboys aussi faisaient tourner les derniers indiens dans les cirques. Le paysan est un employé de maison chargé de refaire les jardins de l’industrie agroalimentaire. On lui dit de couper, il coupe ; on lui dit de tuer son cheptel, il le tue ; on lui dit de s’endetter, il s’endette ; on lui dit de pulvériser, il pulvérise ; on lui dit de voter à droite, il vote à droite... Finies les jacqueries !
Jean, la Commune n’en finit pas de se faire massacrer chaque jour qui passe. Quand chanterons-nous "le Temps des Cerises" ? Elle voulait le peuple instruit, ici et maintenant on le veut soumis, corvéable, vilipendé quand il perd son emploi, bafoué quand il veut prendre sa retraite, carencé quand il tombe malade... Ici on massacre l’École laïque, on lui préfère le curé, on cherche l’excellence comme on chercherait des pépites de hasards, on traque la délinquance dès la petite enfance mais on se moque du savoir et de la culture partagés...
Jean, je te quitte, pardon de t’avoir dérangé, mais mon pays se perd et comme toi j’aime cette France, je l’aime ruisselante de rage et de fatigue, j’aime sa voix rauque de trop de luttes, je l’aime intransigeante, exigeante, je l’aime quand elle prend la rue ou les armes, quand elle se rend compte de son exploitation, quand elle sent la vérité comme on sent la sueur, quand elle passe les Pyrénées pour soutenir son frère ibérique, quand elle donne d’elle même pour le plus pauvre qu’elle, quand elle s’appelle en 54 par temps d’hiver, ou en 40 à l’approche de l’été. Je l’aime quand elle devient universelle, quand elle bouge avant tout le monde sans savoir si les autres suivront, quand elle ne se compare qu’à elle même et puise sa morale et ses valeurs dans le sacrifice de ses morts...
Jean, je voudrais tellement t’annoncer de bonnes nouvelles au mois de mai...Je t’embrasse.
                                                                   Philippe Torreton
P.S. Il y a un copain chanteur du Président de la République qui reprend du service dans la grande entreprise de racolage en tout genre et qui chante à ta manière une chanson en ton honneur. N’écoute pas, c’est à gerber.


lundi 14 mai 2018

Les armes non létales : une nouvelle course aux armements pour les besoins militaires et civils

Résultat d’images pour armes non letales


« Les armes non létales sont des armes discriminantes qui sont explicitement mises au point et utilisées pour frapper d'incapacité le personnel et le matériel, avec un minimum de risque mortel, de lésions permanentes au personnel et de dommages indésirables aux biens et à l'environnement » (Directive 3000.3, policy for Non-Lethal Weapons – juillet1996) (1)
Cette arme conçue pour que la cible ne soit pas tuée ou blessée lourdement a une origine civile et est principalement utilisée pour le maintien de l'ordre dans la dispersion d'émeutes et l'autodéfense. Ainsi le Flash-ball LSBD apparu dans les années 1990 et Le Taser X26, pistolet à impulsion électrique testé en 2004 font partie de la panoplie des armes non létales (ANL).
Il faut savoir que le Taser est classé par le règlement européen n° 1236/2005 parmi les armes susceptibles d’être utilisées pour infliger la torture. D'après Amnesty International et d’autres organismes, son utilisation peut avoir des conséquences mortelles. Quant au Flash-ball, en janvier 2017, 6 ans après les faits était jugé à Marseille la première affaire de bavure policière mortelle par tir de flash-ball.
Bien que cela ne soit qu'un des nombreux témoignages ayant démontré la dangerosité de ces nouveaux jouets offerts aux forces de l'ordre, leur utilisation n'est non seulement pas remise en cause mais d'autres ANL plus sophistiquées sont actuellement à l'étude ou expérimentées dans divers lieux du globe.
Le bâton du policier, même s'il a toujours des adeptes, va progressivement être relégué au musée aux côtés du gourdin de l'homme de Cro-Magnon !
Petit tour rapide de la panoplie des « armes propres » :
  • Le T-rad est un système vidéo couplé à un scanner chargé de surveiller une zone. Si un intrus est repéré, et après sommation, l'appareil enverra une décharge Taser.
  • La Quadri, invention française (cocorico), est un mini hélicoptère pouvant tirer des cartouches incapacitantes. Il permet au policier de surveiller une zone depuis un poste de commandement sans avoir à être sur le terrain.
  • Le V-MADS est un canon à micro-ondes (95GHz) monté sur un véhicule dont le faisceau, portant jusqu'à 500 mètres, entraîne des effets comparables à ceux d'un steak décongelé au four à micro-ondes en pénétrant la peau jusqu'à 1mm de profondeur avec une chaleur de 55 degrés.
  • I-Robot est un petit robot monté sur chenilles pour surveiller une zone. Dans sa version française (re-cocorico) l'engin est doté d'un I-Pistol utilisant des munitions de calibre 12 appelée TAD.
  • Et que dire des armes psychotroniques, étudiées et expérimentées depuis les années 1990. Prévues pour transmettre un champ d'énergie destructeur pour les équipements électroniques, elles peuvent également être utilisées en direction de personnes ; elles sont alors capables d'influencer le système nerveux avec des rayons non ionisants en provoquant des effets tant physiologiques que biologiques et neurologiques (nausées, vertiges, désorientation et autres séquelles plus graves etc.).
Vous aurez remarqué que l'utilisation de la majorité de ces armes ne nécessite pas la présence du policier sur le terrain. Flic ou militaire, voilà deux métiers en pleine mutation et qui vont s'avérer être de moins en moins dangereux, en tout cas comportant moins de risques que le travailleur lambda ou le civil manifestant dans la rue pour ses droits !
Les études et expérimentations tant civiles que militaires ne sont pas nouvelles : apparu aux Etats-Unis, le processus de légitimation des armes non létales (ANL) date des années 1960-1970 période marquée par l'émergence des masses contestataires et des mouvements de défense des droits civiques. La théorie de la non-létalité a pris également une place centrale dans la réflexion militaire sur les « conflits asymétriques » (cf guerres d'indépendance, guérilla) et la guerre urbaine ; pour exemple, 2006 a été la première expérience importante menée par les Etats-Unis en Irak dans le contexte de gestion post-conflit. La guerre des Balkans n'est pas en reste d'expériences quant à l'utilisation d'armes non létales.

Le concept de non-létalité postule pour finalité un armement spécifique évitant la mort. Nul doute que cet « évitement de la mort », cette « sauvegarde de la vie » a à voir avec la pensée judéo-chrétienne : il s'agit d'affirmer au nom de la morale chrétienne et de l'éthique libérale, pourquoi pas « verte et durable », une nouvelle logique du Pouvoir plus conforme à notre société moderne.
On est en droit de penser que face à la violence, militaire ou sociale, portée par le capitalisme, il s'agit de laisser croire à une sorte « d'humanisation de la violence », une « humanisation du Pouvoir capitaliste ». De la même manière que parler de guerre humanitaire permet de légitimer la guerre, le concept de non-létalité permet de légitimer le contrôle des masses au nom de la nécessaire défense de la société contre l'ennemi, de l'intérieur en particulier. En d'autres termes, le concept d'arme non létale s'inscrit dans le remplacement du « pouvoir lié à la mort » dans une société disciplinaire au profit d'un « pouvoir diffus et massifiant » dans une société de contrôle.
In fine, l'objectif est bien de contrôler les corps et les esprits, cela s'avérant plus rentable que donner la mort ! On accepte bien d'être video-surveillés et fliqués par nos portables et ordinateurs !

Il n'y a pas à propos des armes non létales de séparation conceptuelle entre développement civil et militaire, les programmes s'interpénètrent et se complètent.
Initialement les études émanant du monde civil mirent l'accent sur le potentiel d'extension du contrôle social, qu'offrait le non-létal. Mais, cette thématique civile du « contrôle des foules » va imprégner rapidement le monde militaire, répondant à ses besoins de « maintien de la paix », de gestion post-conflit, de situations conflictuelles mondiales nouvelles où combattants et civils sont de plus en plus entremêlés en particulier dans les combats en zones urbanisées.
Des recherches dans les domaines de « l'énergie dirigée » par exemple, laissent entrevoir pour la première fois des applications industrielles. Ainsi, sont en passe d'être développées des armes tous azymuts ayant pour objectif une paralysie globale de l'ennemi (militaire ou civil) grâce à toute la panoplie des lasers, ondes acoustiques, électromagnétiques, super-caustiques etc.
Il est intéressant de connaître les arguments militaires à propos des armes non létales : « Le contrôle des foules dans la conduite des missions de la paix et d'assistance humanitaire est devenu pour l'armée une tâche aussi courante que la destruction des blindés ou de l'artillerie ennemis en temps de guerre » (Concept for Non-Lethal – United States Army, décembre 1996).(1)
Encore plus clair : « Si les forces américaines sont capables, à travers l'électronique, l'électromagnétique, l'énergie dirigée, de neutraliser ou d'asphyxier les forces ennemies sans les détruire ou les tuer, la conduite des opérations militaires en serait révolutionnée. Le calcul global des coûts, des bénéfices et des risques changerait alors et pour les Etats-Unis et pour leurs adversaires » (The military Technical Revolution) (1)
Ceux qui pensaient que le non-létal avait avant tout une fonction humanitaire doivent revoir leur copie car, dans un système libéral il y a d'abord et surtout des impératifs économiques : si ne pas tuer tout en contrôlant le corps et l'esprit coûte moins cher, pourquoi se priver de faire des économies, donc plus de bénéfice  ?

Même l'OTAN dont la politique en matière d'ANL est calquée sur la politique américaine ne peut ignorer l'ambiguïté dans la distinction entre létal et non-létal : « les armes non létales n'offrent pas nécessairement une probabilité nulle de provoquer des pertes en vies humaines ou des lésions permanentes » (Politique de l'OTAN sur les armes non létales – octobre 1999)
Point de fausse naïveté, tout est affaire d'adaptation et de graduation dans l'utilisation des ANL, les militaires américains, européens n'ayant jamais nourri l'illusion d'une « guerre sans morts » ou d'une « létalité zéro ». In fine, l'innocuité du non-létal paraît quelque peu artificiel et conduit à la préférence du terme d' « armes à létalité réduite », terme moins contraignant sur le plan éthique, et qui permet de ménager une marge d'appréciation et d'erreur au plan juridique.
Pendant que des politiques, juristes réfléchissent aux meilleures définitions, les scientifiques dans les milieux militaires et civils sont à la pointe des recherches en matière d'armes à « Energie dirigée », lasers tactiques de haute puissance, canons à ondes millimétriques de basse puissance et autres mousses paralysantes armes hyper-caustiques, armes chimiques incapacitantes etc.

En liant maintien de l'ordre et maintien de la paix, le non-létal apparaît bien comme un nouveau concept stratégique chevauchant la frontière entre civil et militaire du niveau local aux niveaux national et international. Il y a là une stratégie globale consistant à optimiser les techniques de régulation et de contrôle, étatiques, paraétatiques et privées, destinées à gérer la vie dans sa dimension économique et sécuritaire.
Avec les armes non létales, nous sommes bien pleinement entrés dans l'ère de « Big brother » ! En tout cas il y a de quoi s'inquiéter de l'imaginaire politique et militaire de la « technologie du corps », de ses mythes stratégico-scientifique tels que « neutraliser sans détruire », « vaincre sans tuer » etc.

A la « destruction » de l'ennemi comme principe de la guerre, nos penseurs modernes substituent sa « paralysie » ; l'impératif de « contrôle du milieu » qui supplante celui de la « conquête de territoire » conduit inévitablement à une policiarisation de l'action militaire, et inversement, à une militarisation de l'action policière. Cette réalité est déjà à l'oeuvre depuis une quinzaine d'années sur divers lieux de conflits urbains : Palestine, Liban, Somalie, Côte d'Ivoire, Irak, Afghanistan etc., autant de terrains qui sont des lieux où sont dilués les distinctions entre militaire et civil, combattants et non-combattants, militaires et paramilitaires de sociétés privées.
Létal et continuum de force ont un point commun, la notion de guerre donnée comme système de contrôle global adaptant les réponses au contexte. A partir de là il est évident que l'idéologie du « zéro mort » à laquelle est lié le non-létal, relève de hypocrisie judéo-chrétienne face à la guerre, et de l'illusion biopolitique consistant à faire croire en la « guerre propre ».
Dans le même temps où, au nom du choix de la non-létalité, les politiques prétendent faire croire en la « guerre juste » discriminant combattants et non-combattants, ils développent la notion juridique de « légitime défense », légitiment l'extension policière du champ de la coercition militaire aux populations non directement combattantes. L'Irak est l'exemple type d'une région où la frontière conceptuelle entre combattants et non-combattants tend à disparaître.
Du létal au non-létal il s'agit de graduer la réponse selon le contexte, d'où la création d'un système combinant et modulant fonctions létale et non-létale, désigné sous le terme d'armement « rhéostatique ».
Létal ou non-létal, il s'agit toujours et encore de guerre, guerres menées par le capitalisme, guerres militaires ou guerres sociales ! La distinction symbolique entre « Sécurité extérieure » et « sécurité intérieure » est de fait abolie. Parce qu'il fusionne en une seule pratique sécuritaire les deux aspects, policier et militaire, du contrôle du corps et des populations, le concept d'ANL, cherche à légitimer « contrôle des foules » et « maintien de l'ordre » dans une « maîtrise de la violence ». On est bien sûr en droit de se poser la question de quel ordre il s'agit de maintenir, ou plus simplement on est en droit de s'inquiéter de l'appropriation et de la légitimation de la violence par l'Etat, serviteur zélé du capital.
Face aux volontés d'émancipation de millions de femmes et d'hommes qui refusent la barbarie capitaliste, face à la criminalisation du mouvement social et à la répression des luttes sociales, le marché des armes non-létales est colossal. L'utilsation de gaz, de produits chimiques, d'ondes électriques et autres jouets incapacitants ne vont pas tarder à tempérer l'ardeur des travailleurs !
Jean Jaurès disait que « le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage » ; cette affirmation est plus que jamais d'actualité. Létale ou non-létale, le capitalisme a toujours besoin de la guerre pour survivre à ses propres crises. Derrière les apparences trompeuses du concept de non-létalité se cachent les pratiques de la recherche techno-militaire avec, placée au centre, la bio-ingénierie du corps humain, le règne d'une biostratégie, tecnno-stratégie du vivant.

De la même manière que tous les pacifistes doivent refuser la course aux armements
traditionnels, il s'agit aussi aujourd'hui de dénoncer une énorme imposture politique. Le retour du religieux et l'affirmation d'une éthique libérale tendent à nous faire croire en une possible « humanisation de la violence » alors qu'il s'agit à terme de contrôler le vivant dans toute sa globalité sur la planète.
Grâce aux concept des armes non-létales, nos démocraties modernes gagnent sur deux tableaux :
  • à l'intérieur, elles vont pouvoir éliminer toute velléité de contestation avec toute l'éthique et jurisprudence nécessaires,
  • à l'extérieur le seuil du « politiquement acceptable » dans l'intervention dans un pays tiers va s'abaisser considérablement.
Pour conclure :
« Dans la discrétion des laboratoires, la recherche militaire continue et progresse, souvent dans des directions qui laissent présager pour les générations futures des défis autrement plus complexes que ceux posés par les armements actuels » Luc Mampaey (2)
La science fiction c'était hier, Welcome Big brother au pays de Globalia !

Source principale  : L'arme non létale dans la stratégie militaire des Etats-Unis – Georges-Henri Bricet des Vallons
  1. Cité par G-H Bricet des Vallons
autres sources :
  1. - Les armes non létales : une nouvelle course aux armements/Luc Mampaey (les rapports du Groupe de Recherche et d'Informations sur la Paix et la Sécurité - GRIP-janvier 1999)
- Armes psychotroniques – Le Monde – juillet 2008
- Les nouvelles armes non létales de la police...Une réalité d'un futur proche - Site Rebellyon.Info – juin 2009